samedi 16 mai 2015

Notes sur Bloch, Freud et le passé qui ne passe pas

 
Chez Bloch, présence de l'avenir dans le passé comme non-advenu perpétuel. Facteurs intérieurs et extérieurs, subjectifs et objectifs, de la conditionnalité, de la possibilité. Pour que du Nouveau apparaisse, il ne peut y avoir déséquilibre trop important, ni surcompensation de l'un par l'autre, desdits facteurs (misères équivalentes de l'économisme automatiste et du gauchisme volontariste coupé de la société). Le Nouveau peut faire l'objet d'une science des latences et des tendances sur la base de l'analyse du rapport entre de telles tendances internes et externes. 

Chez Freud, cristallisation de la lutte au point de rencontre d'une poussée interne et d'une stimulation mondaine. Défaite de la satisfaction intégrale sous l'égide du Moi, instance répressive-protectrice parfaitement au fait de la supériorité écrasante objective du monde vis-à-vis du sujet du désir pulsionnel profond, et protégeant donc ce sujet de la mort rapide, de son massacre par un monde extérieur qui ne tolérerait pas longtemps ses prétentions au plaisir intégral, ses prétentions contre lui. Défaite, donc, mais lutte reconduite jusqu'à la fin du sujet, défaite toujours recommencée. Lutte toujours recommencée entre principes de réalité et principe de plaisir, ce dernier se réfugiant dans son sanctuaire de l'imagination d'où il ne sera jamais expulsé. Statuts voisins, à l'aune de l'imaginaire, de la perversité sexuelle et de l'Art, tous deux rebelles inexpugnables (et sympathiques aux yeux du communiste) au principe de réalité, au principe de séparation. L'imaginaire : réceptacle de toute cette subversion de désir, laquelle est parfaitement aperçue par Freud mais jugée par lui impossible objectivement, consciemment nécessairement inopérante, état esthético-rationnel sans queue ni tête (ou justement monstrueusement constitué d'elles, queue et tête confondues) précédant, comme fiction mythologique, l'individuation civilisée. Bref, un glorieux, mystérieux et absolument insociable archaïsme, un hors-histoire sur lequel il serait vain de rien vouloir bâtir en termes de civilisation. 

Satisfaction intégrale impossible chez Freud. Règne pour lui impossible d'une civilisation basée sur le genre de sensibilité cognitive décrit plus haut, demeurant une hypothèse régulatrice purement négative. Statut freudien de la fantaisie artistique, du rêve diurne comme repli uniquement. Chez Bloch, le rêve diurne, à l'inverse : l'annonce par excellence de la révolte objectivement fondée. Comme empêchement fondamental, néanmoins (contrainte de répétition), la névrose freudienne témoigne toujours d'une lutte entre deux tendances, et de la reconduite perpétuelle de cette lutte. Principe de plaisir jamais soumis. Car ses revendications, au fond : légitimes et valables. La névrose ne dit jamais rien de stupide (Freud). Chez Bloch, permanence du possible sous formes de rêves, d'utopies dans l'histoire. Permanence du conflit chez Freud MAIS, bien sûr, chez lui le passé (l'enfance) triomphe toujours de l'avenir, détermine invinciblement le présent. Chez Bloch, tension également maintenue des exigences de l'enfance non-satisfaites, lesquelles recouvrent cependant celles de l'essence par définition à-venir de l'homme. Incertitude cette fois proclamée et défendue, contrairement à ce qui se produit chez Freud, de l'issue de la lutte. 

Malgré tout, le pessimisme freudien ne s'abstient pas tant de prospective qu'il refuse de parler de celle-ci. De fait, fortune révolutionnaire de Freud plus importante après son renversement (par Marcuse, surtout) que celle des adaptatistes de gauche néo-freudiens divers, figés dans le présent, congédiant également fièrement le passé et l'utopie. En somme, il y a aussi du non-advenu chez Freud, mais qui durera toujours. Tel est son principe-désespérance, son passé-qui-ne-passe-pas. Pas sûr (si la pratique peut jamais sanctionner la validité d'une théorie) que ce passé-là diffère au fond beaucoup de celui de Bloch, penseur optimiste.

Eh ouais, c'est raide mais c'est comme ça.

8 commentaires:

  1. Cher Moine, vos remarques sont plus que stimulantes. J'en fais, en tout cas, ma pelote.

    Par associations d'idées : Dany Robert Dufour, crypto lacanien pas si cryptique que ça, incitait, dans la péroraison d'un de ses bouquins, à tenir bon sur sa névrose. Il postulait, en effet, que parmi les changements produits par notre organisation sociale, le sujet moderne (pour aller vite : névrosé et critique), mutait en un sujet a-critique tenté par la psychose. Bref, un sujet parfaitement adapté au marché, et bien plus si affinités.

    Que ce discours prenne acte de notre défaite, j'en conviens. Mais je n'en jetterai pas moins l'eau du bain, et ça, quelque soit le mouflet.

    Mon salut de derrière les fagots.

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  2. Du coup, je comprend mieux les 2 Be 3

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    1. Sans Sigmund Freud, pas de Filip Nikolic.

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  3. Merci pour vos fagots, Pierre.
    Y aurait-il une autre psychanalyse que celle du feu ?

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  4. oui, une autre psychanalyse que celle du feu: celle du texte. Parce que de l'autodafé ne sort généralement que les cendres de la raison, il faut y revenir, inlassablement, au texte et voir, avec certains lecteurs, que Freud est peut-être bien plutôt le porteur d'une séditieuse révolution. L'hypothèse de inconscient, en elle-même, n'est que celle de la subversion du sujet contre le moi, car ce dernier n'a jamais, mais alors jamais, été ce maitre incontesté que vous dépeignez. Au contraire, il est l’oppresseur que le symptôme - signe du désir - dépasse sur le côté. C'est ce dernier mouvement qu'il s'agit de soutenir.
    par contre, oui, cent fois oui : les psychanalystes bourgeois (et croyez-moi, il y en a d'autres, ceux qui se coltines la crasse du monde humain, ils sont légions, mais silencieux) sont la lie de cette discipline. Alors, s'il vous plait, n'allez pas amalgamer la théorie mise au service des intérêts d'une classe - pratique bourgeoise de la psychanalyse - avec la théorie elle-même. Vous insultez ma pratique, qui est bien loin d'être bourgeoise. Elle est résistance du sujet contre le dictat à être "moi", moi consommateur, ou moi président, peu importe.

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  5. Vous nous aurez sans doute lu un peu vite (et peut-être ici, pour la première fois, sur ce sujet de la potentialité révolutionnaire de l'oeuvre de Freud, laquelle est tout bonnement incontestable). Freud constitue pour nous une source et une inspiration critiques quasiment inépuisables. Serait-ce lui " faire insulte " que de pointer les limites historiques conscientes qui furent les siennes, et qu'il assuma d'ailleurs lui-même sans aucun souci ? L'utilisation que nous faisons de Freud (cela, nous l'assumons) est éminemment philosophique : elle procède de celle de Marcuse (qui pratiqua en son temps une "Philosophical inquiry into Freud"), la sortie hors de la psychanalyse permettant, à notre avis, seule, d'en comprendre toute la richesse de promesse. En réalité, les notes ci-dessus constatent plutôt amèrement (relisez-les) une certaine équivalence d'impuissance entre un pessimiste (ou un critique, au sens kantien) : Freud, et un "dogmatique" optimiste (pour être méchant) en la personne de ce Bloch que nous estimons tant par ailleurs. À aucun moment, nous n'avons insulté la pratique psychanalytique de quiconque, et certainement pas la vôtre. Une réserve toutefois sur votre opposition du Moi et du " Sujet ", qui, pour le coup, nous paraît relever davantage de la philosophie que de la clinique. Le Sujet, c'est celui de Descartes ou de Hegel, c'est en tout cas toujours celui de la Conscience - qu'elle s'ignore jusqu'à un certain point de constitution ou non (ce dernier détail étant apporté afin de défendre un lien possible entre Hegel et Freud). Il est probable que nous eussions dû employer de préférence l'expression " porteur de pulsion " afin de couper court à toute ambiguïté. Nous n'avons, en tous les cas, jamais présenté le Moi comme "maître incontesté " : c'est précisément le contraire, puisque nous parlons là d'une lutte (et d'une défaite) toujours recommencée, dont le Moi constitue précisément l'acteur protecteur-répressif très-contesté. Quant à parler de psychanalyse du feu, c'était évidemment pour évoquer ce frottement de naissance du désir, ce petit bois qui s'enflamme et qui boute finalement l'incendie à l'âme tout entière, autant pour la ravager que la faire briller, qui demande, en tout cas, sa part, la part du feu (qui est sacrée). Libre à vous de voir des autodafés partout. Un certain Adorno jugea autrefois que la Raison se détruisait très bien toute seule, à force, sans nécessiter, pour finir en cendres, d'intervention pyromane extérieure notable.

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  6. Il me semble également que le propre - et même le devoir - de la raison est de s'auto-dissoudre afin qu'advienne la vie, qui est pure folie (larmes de joie, etc.).

    Mais bon, encore faudrait-il foutre le feu aux guérites (comme dessinait Chaval).

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  7. Mieux vaut foutre le feu aux guérites, si vous permettez, Marquis, que le gueux aux frites, sauf si elles sont maison.

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